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Madame porte la culotte

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Introduction : quelques ge?ne?ralite?s ne?cessaires

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Dans A la recherche du bonheur, Hollywood et la come?die du remariage, Stanley Cavell de?termine un corpus de sept films : The Lady Eve (Un coeur pris au pie?ge, Preston Sturges), It Happened One Night (New-york-Miami, Frank Capra), Bringing Up Baby (L’impossible M.Be?be?, Howard Hawks), The Philadelphia story (Indiscre?tions, George Cukor), His Girl Friday (La Dame du vendredi, Howard Hawks), Adam’s Rib (Madame porte la culotte, George Cukor), the Awful Truth (Cette sacre?e ve?rite?, Leo McCarey).

Dans le cadre de ce travail critique et analytique, il e?tablit un sous-genre de la production ame?ricaine comique qu’il a l’occasion de voir en salle dans les anne?es 30-40 : il s’agit de la « come?die du remariage ». Pour souligner l’importance esthe?tique du corpus de Cavell, on pourrait citer New York Miami de Capra qui est reconnu par de nombreux historiens du cine?ma comme l’acte de naissance de la come?die ame?ricaine. En plus d’e?tre des ?uvres de?terminantes, elles sont surtout des ?uvres qui sont encore aujourd’hui appre?cie?es par le public.

Il e?tait inte?ressant de souligner le fait que la ? come?die ame?ricaine ? des anne?es 1930 s’e?mancipe du comique burlesque par l’apport des dialogues qui deviennent essentiels sans pour autant ne?gliger le comique de situation. Mais les classements ge?ne?riques sont parfois fragiles : l’aspect loufoque d’Adam’s Rib (esprit de sophistication et ajout burlesque de la tradition du muet) et son aspect sophistique? se regroupent.

Contrairement a? ce qui se fait classiquement dans la romance habituelle, c’est-a?-dire montrer un couple en train de se former le temps d’un film, il s’agit ici de se situer narrativement au moment ou? le couple va se reformer. Cavell estime que la come?die du remariage implique de repre?senter a? l’e?cran la naissance d’une femme nouvelle mais aussi de proposer une re?flexion sur les relations de couple (et donc sur la diffe?rence des sexes) et sur la ne?cessite de revenir a? un mariage qui soit synonyme de ?conversation assortie et heureuse? (John Milton).

D’ailleurs, les come?dies du remariage sont des come?dies de la conversation qui se situent dans un contexte domine? par le quotidien tout en portant un regard sur les m?urs et les valeurs ame?ricaines. Le quotidien est l’objet d’un spectacle ce qui constitue une performance sce?naristique audacieuse et de?licate.

De plus, Cavell met en lumie?re la manie?re dont ces formes populaires projettent a? l’e?cran les exemples de concepts philosophiques comme le scepticisme (en l’occurrence la repre?sentation d’un couple vivant un moment de doute) et celui de perfectionnisme moral (le fait de devenir une personne soit nouvelle soit diffe?rente).

Cukor pense que Madame porte la culotte est le meilleur film qu’il ait re?alise?. Le duo de sce?naristes Gordon-Kanin a e?labore? une e?criture qui a pleinement participe? au succe?s du film. Pour re?sumer brie?vement la trame narrative, il s’agit d’un couple marie?, Adam (Spencer Tracy et Amanda (Katharine Hepburn), qui exerce le me?tier d’avocat. Leur entente parfaite va e?tre brise?e par un fait divers. Une femme, Doris Attinger (Judy Holliday) tire sur un mari infide?le. Adam est charge? de de?fendre le mari. Amanda va contacter et de?fendre la jeune femme. La femme sera acquitte?e mais le couple sera gravement affecte? par cette question de socie?te? qui les touche de pre?s : l’e?galite? des hommes et des femmes devant la loi.

Au cours de cette e?tude sur le film Adam’s rib et sur les concepts e?voque?s par Cavell dans A la recherche du bonheur, Hollywood et la come?die du remariage, nous tenterons de voir comment Cukor met en sce?ne les rapports de couple dans la socie?te? ame?ricaine de la fin des anne?es 1940. Dans un premier temps, nous nous interrogerons sur la place de la femme dans la come?die du remariage et dans la filmographie de George Cukor. Ensuite, nous nous pencherons sur la repre?sentation du couple, qui devient le the?a?tre de la guerre des sexes.

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I. La place de la femme dans la come?die du remariage et dans la filmographie de George Cukor

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George Cukor, rapidement e?voque? en introduction, est un cine?aste important du cine?ma ame?ricain (il est avec Minelli l’un des seuls cine?astes re?guliers de la MGM), mais aussi un cine?aste qui a une grande place dans le corpus des come?dies du remariage (deux films sur onze) comme dans celui des me?lodrames de la femme inconnue (un film sur quatre).

Il a notamment re?alise? Philadelphia story (Indiscre?tions) et Adam’s Rib (Madame porte la culotte) en ce qui concerne les come?dies du remariage. The philadelphia story est au centre du corpus des come?dies du remariage, une place charnie?re dans l’argumentaire du philosophe. Cukor a aussi re?alise? Gaslight (Hantise) l’un des me?lodrames de la femme inconnue, le pendant dramatique de la come?die du remariage dans lequel la femme est victime et en position de faiblesse.

Si la femme dans la come?die du remariage demande une reconnaissance et s’affirme, la femme dans le me?lodrame de la femme inconnue est sans voix.

George Cukor, s’est fait connai?tre au moment du parlant, quand Hollywood s’est tourne? vers les professionnels du the?a?tre. Il est le Pygmalion de Katharine Hepburn qu’il dirige dans He?ritage en 1932. C’est la naissance d’une star et le premier des dix films tourne?s ensemble. Le cine?aste a fait de Katherine Hepburn une actrice multifacettes capable de jouer une fe?ministe autoritaire, dynamique et charismatique dans Madame porte la culotte ou une jeune femme capricieuse et se?duisante dans Indiscre?tions deux come?dies du remariage qui, sans conteste, font partie des chefs d’oeuvres de la come?die ame?ricaine. La force du cine?aste est de mettre en sce?ne le co?te? vulne?rable de la come?dienne, derrie?re son masque se?ve?re et androgyne.

Le corpus de A la recherche du bonheur est conside?re? comme faisant partie de la cate?gorie des women’s film. La place des personnages fe?minins dans les films du cine?aste d’origine hongroise est une cle? de compre?hension indispensable de son ?uvre. Ses oeuvres sont le portrait de la femme ame?ricaine dans le poids qu’elle tente d’imposer a? la socie?te?. Il montre des femmes socialement et intellectuellement au-dessus de la moyenne, mais qui expriment des pre?occupations qui concernent toutes les femmes.

Dans les come?dies du remariage, la femme a le choix. C’est sa classe sociale qui le lui permet. Katharine Hepburn incarne bien la femme inde?pendante et cultive?e. La come?die du remariage pre?sente une particularite? essentielle qui permet de la de?finir comme film de femmes : la jeune femme e?volue en me?me temps que l’intrigue (elle a une fonction de moteur narratif) ce qui a pour but de cre?er une identification particulie?re avec les spectatrices.

Si l’on de?passe cette convention commerciale, le principe de la come?die du remariage est de mettre en sce?ne le changement de la femme. La femme doit changer ou e?voluer : le cine?ma offre une de?monstration concre?te du perfectionnisme moral : une e?ducation du personnage principal.

Dans Philadelphia story, Katharine Hepburn doit s’humaniser, devenir une femme. A? la fin de Adam’s Rib, Adam chante ?Hello Amanda? alors que Kip, le rival, chantait ?Goodbye Amanda?. C’est une manie?re de signifier la naissance d’une nouvelle femme et de lui souhaiter la bienvenue. L’expe?rience du de?saccord ide?ologique (le couple mis a? l’e?preuve) a fait e?voluer Amanda capable de mettre ses rivalite?s de co?te? et d’accepter de mettre le chapeau (symbole d’une liberte? nouvellement acquise selon Cavell) offert en cadeau. On peut voir Adam’s Rib comme le parcours qui permet a? la femme de se pre?parer a? la liberte?.

Cependant, la fin du film montre une ambigui?te? en e?voquant l’e?ventualite? d’une nouvelle rivalite? puisque l’he?roi?ne demande a? son mari si les progressistes ont un candidat. Une manie?re de signifier que rien n’est de?finitivement acquis ?

Amanda est le personnage qui permet le passage d’une situation a? une action. Son personnage a pour fonction de faire progresser le re?cit. C’est Amanda qui re?veille son mari, lui apporte le journal de?couvre le fait divers. C’est elle qui conduit la voiture, e?le?ment aujourd’hui anodin mais sans doute marquant a? la fin des anne?es 1940. C’est elle qui de?clenche les hostilite?s lorsqu’elle apprend que son mari est charge? de de?fendre l’homme puisqu’elle prend la de?cision de de?fendre la partie adverse et de faire de cette affaire publique une affaire personnelle, mais aussi de se servir d’une affaire publique pour mettre a? l’e?preuve son couple et ses questionnements personnels.

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II. Le couple ou le the?a?tre de la guerre des sexes

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Adam’s Rib est – bien plus que les autres films du corpus – une come?die de la conjugalite? selon l’appellation de Ge?rard Genette. Le couple est a? la base sereinement e?tabli. Un e?ve?nement perturbateur va de?grader progressivement la relation et la conversation des personnages. Le film fonctionne sur le plan narratif par aller-retour entre le domicile conjugal et le tribunal. Le cine?aste met en place une grande intimite? du spectateur avec les personnages que l’on retrouve dans le domicile conjugal, dans de nombreuses pie?ces de la maison. Cavell commence d’ailleurs son chapitre de?die? a? cette ?uvre par l’ide?e que la repre?sentation du couple au domicile conjugal est exceptionnelle dans les come?dies de remariage a? l’exception d’une sce?ne de The Awful Truth.

Le quotidien est une pre?occupation commune au film, ce qui rejoint parfaitement l’oeuvre philosophique de Stanley Cavell qui e?crit : ?J’ai de?fendu la de?marche philosophique qui part du langage ordinaire, des mots de la vie de tous les jours.?1

Les come?dies de remariage peuvent e?tre de?finies comme des come?dies du quotidien puisqu’elles montrent la vie et la conversation ordinaires d’un couple.

L’enjeu narratif du film comme de la come?die du remariage et de permettre aux personnages du couple de se rendre compte qu’il sont ?vraiment faits l’un pour l’autre?2 La conversation est le moyen qu’a? le couple pour exister. Ils doivent se pardonner mutuellement pour que le couple continue d’avancer sereinement. Le couple doit re?sister a? la de?ception de la diffe?rence et se confronter a? l’e?nigme de la vie prive?e ?a? la fois repoussante et attirante, ou face au myste?re de la jouissance, violente et tendre a? la fois?3.

Le mariage, sujet pilier de la religion catholique ne?cessite le pardon, autre e?le?ment religieux fondamental. Du pre?nom du personnage masculin, a? la traduction litte?rale du titre du film (La co?te d’Adam), les re?fe?rences a? la religion catholique sont multiples.

Les personnages du film prennent toute la place dans le cadre d’une mise en sce?ne qui s’efface au profit des interpre?tes principaux qui concentrent le spectacle par la personnalite? distingue?e de leur personnage mais aussi par l’authenticite? de leur interpre?tation.

D’ailleurs, le mariage est l’objet du spectacle, le spectacle du couple est l’objet du film. L’auditoire du proce?s, c’est aussi le public du film qui se questionne sur l’enjeu de socie?te? que repre?sente le proce?s, l’e?galite? entre les hommes et les femmes devant la loi. Le mariage des Attinger et du couple d’avocats sont mis en sce?ne devant un tribunal. L’enjeu du proce?s devient l’enjeu du mariage des deux couples. Le tribunal devient le the?a?tre d’un spectacle burlesque lorsque Amanda fait venir a? la barre la femme acrobate qui soule?ve Adam, ce qui ne manque pas de faire la couverture du journal qui a? de nombreuses reprises fait office d’intertitre.

Le couple est aussi le lieu de la come?die, dont le talent de ses acteurs est indispensable. Adam se montre acteur pour re?ussir a? re?-unir son couple ?fendu en deux? selon ses dires par l’attitude d’Amanda. Il utilise un stratage?me fe?minin : les larmes qu’il arrive a? reproduire ?sur commande? lors de la discussion finale du couple. Il a joue? la come?die, ce que fait d’ailleurs le couple a? la fin du film amateur.

Le film amateur, de couple, est une nouvelle fac?on pour le couple de se manifester au public, de se mettre en sce?ne. On peut e?galement y voir une allusion a? la re?alite? du couple dans la vie par le moyen d’un film ?re?aliste?. Katharine Hepburn et Spencer Tracy sont dans la vie comme pour la MGM, un couple star : puisqu’ils ont partage? le tournage de neuf films. Kip, est comme le montre de manie?re tre?s inte?ressante Cavell le critique de ce couple mis en sce?ne. Le film est a? l’e?preuve lui aussi du public. Le film amateur montre la me?me chose que le film premier : le couple. Rejeter le couple, c’est donc d’une certaine fac?on rejeter le film. Il est a? noter que le film ge?ne?ral rejoint le film amateur : il trouve son de?nouement dans le Connecticut, a? la campagne. C’est le retour a? l’image ide?ale du couple avant la discorde. Enfin, comme le film amateur, l’oeuvre de Cukor se termine sur un moment prive? et a? l’abri des regards.

Adam’s Rib repre?sente de manie?re assez audacieuse et moderne les rapports de couple, l’enjeu social qu’est le mariage et la volonte? d’e?galite? de la femme vis-a?-vis de l’homme. D’ailleurs, la come?die du remariage est une come?die de l’e?galite? entre l’homme et la femme a? une pe?riode ou? les the?ories fe?ministes sur le cine?ma se de?veloppent et remettent en question le syste?me hollywoodien de?signe? comme phallocrate. Dans le film comme dans la re?alite?, le syste?me est remis ide?ologiquement en question par les femmes.

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Conclusion

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Cine?aste re?pute? pour la direction de ses actrices, George Cukor et son ?uvre apportent a? un cine?aste contemporain comme Pedro Almodovar de multiples sources d’inspiration. Femmes, par exemple montre des interpre?tes uniquement fe?minines a? l’image de Femmes au bord de la crise de nerfs ou ?Filles et valises?, le film dans le film que l’on peut voir dans E?treintes brise?es.

En me?me temps qu’il fait le portrait de la femme et du couple, Cukor fait le portrait de la socie?te? ame?ricaine. Il montre comment la socie?te? par le moyen du fait divers met en difficulte? le couple. Le prive? et le public s’imbriquent dans le film de manie?re tre?s fluide et habile.

Dans Adam’s Rib, le but est de pe?renniser le couple autant que de le faire e?voluer. La diffe?rence des sexes ne?cessite une e?ducation mutuelle du couple a? l’alte?rite? sexuelle. Le couple de la come?die du remariage est mis en sce?ne a? un moment de?cisif de la vie conjugale : les deux partenaires qui se sont e?duque?s ensemble se trouvent confronte?s – au regard de l’a?ge des protagonistes – a? la ne?cessite de faire un choix concernant la maternite? de l’e?pouse.

L’allusion politique du film trouve son e?cho a? la fin du film. Adam, qui prend sans cesse appui sur la Loi, et sur l’aspect sacre? de son respect (le mariage est selon sa de?finition pluto?t limite?e un contrat) est soutenu par les re?publicains dans l’optique d’un poste de juge. Amanda, au contraire, se situe dans une ligne?e progressiste puisqu’elle a l’ambition de faire e?voluer la socie?te? et les droits de la femme.

Si dans le cadre du drame, le scepticisme e?prouve? par le couple trouve une issue malheureuse, la come?die propose un ?happy ending? par l’e?vocation de la re?-union du couple.

Cukor, avec Adam’s Rib, met en sce?ne le quotidien de manie?re comique, sans vulgarite? et sans de?magogie. Ce de?tournement par le moyen de la forme comique, rend intelligible et accessible par la projection la vie de couple, dans ce qu’elle comporte de rapports de force et de moments complices. La grande authenticite? du jeu du couple Tracy-Hepburn qui joue ce qu’il est susceptible de vivre au quotidien (ils font le me?me me?tier dans le film comme dans la vie) participe a? cette ?brillante re?flexion sur l’e?galite? des sexes?4 largement en avance sur son temps.

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Notes de bas de page

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1 S.Cavell, A la recherche du bonheur, Hollywood et la come?die du remariage, Cahiers du cine?ma, 1993, page 22

2 S.Cavell, Le cine?ma nous rend-il meilleurs ?, Bayard, 2003, page 33

3 S.Cavell, A la recherche du bonheur, Hollywood et la come?die du remariage, Cahiers du cine?ma, 1993, page 37

4 P.Brion, La come?die ame?ricaine, e?ditions de La Martinie?re, 1998, Page 233

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Bibliographie

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Dictionnaires de cine?ma

J.Lourcelles, Dictionnaire du cine?ma, Tome 3, Les films, Laffont, 1992

J-A.Gili, C.Tesson, D.Sauvaget, C.Viviani, Les grands re?alisateurs, Larousse, 2006

Ouvrages ge?ne?raux

P.Berthomieu, Hollywood classique, le temps des ge?ants, Rouge profond, 2009

J-L.Bourget, Hollywood, la norme et la marge, Armand Collin, 2005

P.Brion, La come?die ame?ricaine, e?ditions de La Martinie?re, 1998

Monographie sur le cine?aste

J.Domarchi, George Cukor, Cine?ma d’aujourd’hui, Seghers, 1965

Ouvrages de Stanley Cavell

S.Cavell, A la recherche du bonheur, Hollywood et la come?die du remariage, Cahiers du cine?ma, 1993

S.Cavell, La protestation des larmes, le me?lodrame de la femme inconnue, Capricci e?ditions, 2012 S.Cavell, Le cine?ma nous rend-il meilleurs ?, Bayard, 2003

Travail universitaire – Université Aix-Marseille – Master 2 Recherche Cinéma – 2013-2014

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