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l'été de giacomoPremier long métrage d’Alessandro Comodin, L’été de Giacomo (2011) a obtenu le Léopard d’or au Festival de Locarno. L’accueil critique a également été favorable pour ce film intimiste, minimaliste, simple, mais en aucun cas simpliste.

À l’occasion d’une table ronde, l’équipe de Critikat a interrogé le cinéaste sur ses intentions et sur le processus de création du film : «J’avais décidé de suivre le processus d’apprentissage du son de Giacomo, puisqu’il était sourd et qu’il avait décidé de faire une opération pour entendre […] J’ai vu en Stefania, de mon point de vue de réalisateur, une complice qui pouvait amener Giacomo vers un film, de façon vraiment pratique. Je pouvais demander à Stefania d’emmener Giacomo dans des endroits qu’il ne connaissait pas, et j’étais là pour enregistrer ses réactions. Donc effectivement, le personnage de Stefania était fondamental. Par la suite, une relation très forte s’est construite entre eux, mais uniquement pour le film. C’était assez étrange : leur relation en dehors du film c’était une chose, et il s’est passé quelque chose d’autre parce qu’on était en train de filmer.»

L’été de Giacomo accompagne (par le moyen d’une caméra portée, technique que l’on attribue généralement à la pratique documentaire) ce personnage/jeune homme (on ne sait pas trop si l’on doit considérer ce film comme une fiction ou un documentaire) dans son éveil sensoriel et son initiation sentimentale et affective. Le spectateur est immergé dans un univers sonore aussi intense que présent : le son de la batterie de Giacomo (première image du film), les sons de la forêt, l’écho. Le film capte astucieusement les sensations d’un Giacomo hyperréceptif et fasciné par le monde qui l’entoure : les pas dans l’eau boueuse, les odeurs, le bruit du vent. La caméra tente de saisir l’éphémère, le passager : les derniers moments de Giacomo avant son opération. La démarche cinématographique d’Alessandro Comodin – avec la complicité de Stefania, son actrice et petite sœur – consiste à mettre en place une succession de situations et à capter les réactions du jeune homme. Le cinéaste filme avec une sensibilité documentaire les personnages, avec proximité et empathie. Le troisième personnage de ce film, c’est la caméra qui suit avec beaucoup de mobilité les protagonistes. Le spectateur, voyeur, accède à des moments privilégiés de complicité à l’occasion d’une promenade en forêt ou d’une baignade.

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Une scène se distingue se distingue de l’ensemble du film. Après avoir accompagné les personnages à vélo, la prise de vue s’éloigne par un travelling arrière. La musique extradiégétique (Fifteen years ago composée spécialement pour le film) provoque une distanciation et une rupture avec la représentation jusqu’ici réaliste des moments de complicité dans le cadre d’un film où l’instant est fortement privilégié par le cinéaste. 

Au bord de l’eau une autre jeune femme accompagne désormais Giacomo. L’objet du désir n’est plus le même, mais «le désir de désirer» est toujours là. C’est cette nouvelle partenaire qui parle en voix over de leur relation sexuelle. Elle exprime la peur de la perte, de l’éloignement du jeune homme. Cette conception du désir se rapproche de celle de Jean-Jacques Rousseau, telle qu’elle est exprimée dans La Nouvelle Héloïse.

«Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité et tel est le néant des choses humaines, qu’hors de l’Etre existant lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. Si cet effet n’a pas toujours lieu sur des objets particuliers de nos passions, il est infaillible dans le sentiment commun qui les comprend toutes. Vivre sans peine n’est pas un état d’homme ; vivre ainsi c’est être mort. Celui qui pourrait tout sans être Dieu, serait une misérable créature ; il serait privé du plaisir de désirer ; toute autre privation serait plus misérable.» Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761.

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Isolés totalement (ou presque) de la civilisation et proches de la nature, les protagonistes évoluent dans un environnement qui est à l’image du film : simple et beau. Le film de Comodin, réalisé avec un budget limité, se distingue par sa richesse esthétique et sa capacité à (en)cadrer l’émotion. Comme le dit Stefania à Giacomo, le bonheur se trouve dans les choses simples. La simplicité s’affirme comme l’intention et le parti pris du film. Avec ce premier film très réussi, on peut considérer Comodin comme un cinéaste à suivre.

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