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Jacques Lourcelles dans son dictionnaire des films considère qu’Alberto Soldi, incarne parfaitement la « biographie sociale » de l’Italien d’après-guerre à travers les rôles qu’il interprète. Comment contredire cette brillante affirmation après avoir vu Il vedovo (Le veuf en français) de Dino Risi (1959) dans lequel le personnage porte le même prénom que l’acteur ?

La marque de fabrique Risi se résume sans doute à un traitement léger au service de films à la forte dimension critique. Dino Risi a apporté au cinéma italien un grand nombre de chefs-d’œuvre comme Poveri ma belli (Pauvres mais beaux), Una vita difficile (Une vie difficile, 1961), Il sorpasso (Le fanfaron, 1962), La marcia su Roma (La marche sur Rome, 1962), Profumo di donna (Parfum de femmes, 1975). Il vedovo est un film important dans la filmographie de son cinéma. Et pas seulement de par son succès en salle ! C’est tout d’abord un film aussi intelligent que divertissant, chose assez rare au cinéma et encore plus aujourd’hui ! On s’amuse des sottises de Sordi, de son côté raté, burlesque, grotesque, ridicule. Et surtout on assiste à l’excellente performance d’un acteur qui porte le film à la manière des plus grands acteurs italiens de l’époque (Gassman, Manfredi, Mastroianni). Le personnage d’Alberto Nardi n’est pas très éloigné des rôles que Sordi interprètera dans Una vita difficile (1962), ou dans Riusciranno i nostri eroi a ritrovare l’amico misteriosamente scomparso in Africa ? (Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ?, Ettore Scola, 1968). Notons que dès les premières scènes du film, on constate que le jeu de Sordi s’apparente de manière évidente à l’interprétation d’un acteur de film à sketches. Cela apporte d’ailleurs à l’œuvre son côté léger et divertissant. La répartie de cet Alberto Nardi, personnage dynamique voire hyperactif,  donne beaucoup d’épaisseur à cet homme qui ne parvient pas à faire fonctionner l’ascenseur social dans une Italie en plein « boom économique ».

Risi, comme les autres grands cinéastes de la période va porter son regard alerte sur ses personnages pour qui le miracle économique est synonyme d’échec personnel. Avec Il vedovo, c’est le portrait du capitalisme triomphant auquel on assiste avec cette obsession de l’enrichissement et les questions d’argent au centre des rapports entre les individus.

Les rapports sociaux sont traités (presque) sans gravité, sur le mode burlesque qui caractérise plutôt bien cette si fameuse comédie italienne. Les rapports homme/femme sont subordonnés au pouvoir que confère l’argent. Si Elvira Almiraghi (Franca Valeri) a sa place dans « le monde des riches » elle le doit à l’importance de son patrimoine et aussi à sa compréhension des données économiques. Sans offrir à une femme le rôle principal (l’homme est le personnage vedette comme c’est souvent le cas), Risi offre le pouvoir et une certaine supériorité intellectuelle à son actrice. Sans argent, Alberto Nardi est méprisé par le milieu que fréquente sa femme. Le duo maître/esclave, riche/pauvre fonctionne donc très bien en tant que noyau narratif et comique.

Lorsque Alberto va tenter de bousculer cette hiérarchie – à sa façon – c’est le drame du film. Le titre de l’œuvre met bien en avant l’aspect ironique de la trame narrative. Le titre approprié (ou plutôt non ironique) aurait été La vedova (la veuve). En effet, Il vedovo a la particularité de mettre en scène deux enterrements : un faux puis un vrai à la fin du film. Celui que l’on enterre vraiment c’est pourtant celui qui rêve de devenir veuf : Alberto Nardi.

Les liens sacrés du mariage chrétien condamnent Elvira à supporter les frasques d’un mari qu’elle n’aime plus. De son côté, pour être socialement correct, Alberto Sordi fait son cinéma, joue la comédie de l’homme amoureux de sa femme. Et tout le monde adhère et participe à ces mises en scène. Nardi est montré au spectateur en tant qu’acteur social qui par exemple répète inlassablement les mêmes phrases lorsqu’il rencontre quelqu’un comme un acteur de cinéma qui travaille ses répliques. Le cinéma n’est donc pas si absent de la mise en scène. En plus de jouer la comédie tout au long du film, Alberto Nardi va élaborer un scénario qui pourrait lui permettre de se débarrasser de sa femme et d’enfin profiter du patrimoine Almiraghi.

Si l’ascenseur social ne fonctionne pas du tout pour Nardi (ce qui constitue le ressort comique du film), son entreprise ne fonctionne guère mieux : elle ne lui apporte que des dettes. Pas vraiment au point, les ascenseurs occasionnent des accidents. L’ironie ne s’arrête pas là : c’est l’ascenseur qui va, de manière fatale contrarier le plan d’Alberto puisque Elvira est, à la fin du film, enfin veuve !

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