Cinexpression

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Il est souvent question de l’influence de la littérature sur le cinéma. Il est vrai que l’histoire du cinéma se compose de nombreuses oeuvres qui sont des adaptations de chefs-d’oeuvre littéraires. Ici, il sera question d’évoquer l’influence du cinéma sur la création littéraire. Pour cela, je remercie Laurence Fontaine, auteur de Bleu Eldorado, un roman passionnant, de m’avoir permis de l’interroger sur la façon dont le cinéma intervient dans le processus créatif de l’élaboration d’un roman.

Biographie de Laurence Fontaine :

laurence fontaine entretien cinexpression

Laurence Fontaine, née à Lille et vit dans le nord de la France. Auteur et  professeur d’Histoire, Passionnée de musique et de cinéma;  elle a souvent parcouru l’Irlande et les Etats-Unis. Son roman d’aventure, « Bleu Eldorado », un road-novel à travers l’Amérique, a reçu le Grand Prix du Roman d’Evasion auprès du jury des lecteurs des Editions les Nouveaux Auteurs en janvier 2013. Elle a auparavant publié deux romans policiers  sur l’Irlande contemporaine.

Son blog : http://diaphane10.over-blog.com/

 

Laurence Fontaine : « Si j’étais née au XIXe siècle, ma démarche aurait été différente mais, au XXe, l’influence des images a été décisive, comme pour beaucoup de jeunes auteurs sûrement. »

 

Laurence Fontaine, pouvez-vous nous résumer, sans nous dévoiler, l’histoire de votre livre ?

L’histoire de Bleu Eldorado est celle de deux jeunes, une fille, un garçon, qui, épris de liberté quittent New York et prennent la route pour une « autre Amérique », celle de l’Ouest et de la liberté. Très vite, au hasard des routes cabossées, des motels et des rencontres, le duo deviendra trio…et la peur et l’amour s’inviteront insidieusement à bord de la Cadillac « bleu Eldorado »… A la fois roman d’aventure, thriller underground et récit initiatique, j’ai tenté de concevoir ce livre comme un long travelling sur une Amérique mythique fantasmée par beaucoup d’entre nous : celle de nos rêves et de nos espoirs.

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours dans le domaine de l’écriture ?

J’ai  publié à compte d’éditeurs mon premier roman :   Noir dessein en Verte Erinn  en 2009, chez Yoran Embanner (Bretagne).  Ce roman a remporté un prix littéraire en 2010. Tout comme pour le suivant, Larmes rouges sur Belfast en 2011, l’action se déroule en Irlande  En 2013, mon  troisième roman  Bleu Eldorado, sur les Etats-Unis, a paru aux Editions Les Nouveaux Auteurs (Paris). Cette maison d’édition permet d’être diffusé en librairies nationalement  via le groupe Prisma Presse, après un vote de lecteurs sur le net. Bleu Eldorado a remporté deux prix littéraires. Ce fut un chemin compliqué, j’ai essuyé des dizaines de refus de maisons d’éditions et il a fallu faire preuve de ténacité. J’écris en ce moment un quatrième roman.

Laurence Fontaine Publication cinexpression

 

Quelle est l’importance du cinéma dans votre démarche d’écriture ?

Elle est primordiale. Presque  à égalité avec les influences littéraires. J’ai écrit mon premier roman à douze ans, après avoir vu à la télé deux films qui m’ont marquée : Géant, de George Stevens avec James Dean, et La colline des Potences de Delmer Daves, avec Gary Cooper. Je pense qu’une fois la télé éteinte, je me suis dit : « comment faire comme à Hollywood ?». Et j’ai ouvert un cahier, pris un stylo et commencé à écrire. Si j’étais née au XIXe siècle, ma démarche aurait été différente mais, au XXe, l’influence des images a été décisive, comme pour beaucoup de jeunes auteurs sûrement.

 

Bleu Eldorado est ce qu’on qualifie parfois  de Road-novel. Quels sont les films qui vous inspirent ? Avez-vous visionné des films pendant l’écriture de votre roman ?

Effectivement ce sont les road-movies qui m’ont  en partie inspirée  l’écriture de Bleu Eldorado. La notion de route, de voyage étant un parfait terrain de jeu pour le romancier. Tout devient possible quand on laisse ses personnages partir  à l’aventure ! Donc, pour mon roman, c’est l’influence de Paris Texas, de Wim Wenders et de Easy rider, pour la musique,  et enfin Lost Highway  de David Lynch pour le mystère. De plus, il y  a au début du livre un clin d’œil à La fureur de vivre, parce que mes personnages sont très jeunes et se rencontrent dans un poste de police. Comme James Dean et Natalie Wood dans le film !

Plus anecdotique et fréquent chez un auteur : j’aime bien donner des physiques d’acteurs de cinéma à mes personnages donc le personnage principal de Bleu Eldorado a quelque chose de Clint Eastwood. 

Paris, Texas

 

Concrètement, quelles sont les techniques cinématographiques que vous utilisez ?

 Sur le fond, je pense en « images » le plus possible. Parfois même en séquences, mais il faut que l’ensemble soit harmonieux et participe à l’élan émotionnel du livre en restant littéraire. Alors j’utilise aussi la musique : les chansons par exemple que je cite, joue un rôle aussi important que la bande-son dans un film.

Sur la forme, dans mes deux premiers romans publiés, j’ai utilisé des «flash-backs» intégrés à l’histoire pour évoquer les meurtres commis à des périodes différentes. Dans mon  troisième roman Bleu Eldorado puisqu’il s’agissait d’Amérique, j’ai vraiment évoqué le cinéma dans les dialogues, très nombreux, qui se rapprochent parfois de la forme d’un scénario : des évocations fréquentes de couleurs pour les descriptions ainsi que des phrases courtes et percutantes pour que les dialogues aient un rythme très rapide, comme les images qui défilent.

 

Que vous apportent les techniques narratives propres au cinéma ?

De nos jours quand on prend un livre on s’attend à en voir jaillir des images. J’essaye de rendre cela à travers les mots. Le mieux est je pense un exemple pour expliquer. Si on prend l’entrée en scène de la Cadillac dans Bleu Eldorado. Je l’ai imaginée comme un long travelling sous l’orage : «Impeccable, superbe,ruisselante de pluie, elle brille comme un néon bleu dans la nuit.». Les trois virgules et les adjectifs, c’est le travelling : on la sent avancer et c’est une progression lente sous l’œil du héros qui la découvre pour la première fois.

 Pour Bleu Eldorado, j’avais de nombreuses images de films mais surtout aucune. A la fin, il m’a fallu créer les miennes.

 

Pouvez-vous évoquer quelques passages où vos personnages parlent directement de cinéma et nous expliquer l’importance de ceux-ci ?

Un des personnages, Bob, déclare au début du récit qu’il sèche l’école pour se rendre au cinéma parce que «le cinéma c’est comme la vie, mais en moins chiant.»  J’ai pensé que cette formule lapidaire était un hommage au cinéma qui rend populaire la possibilité de s’évader et de vivre d’autres vies même si on n’en a pas les moyens financiers, ce qui est le cas de mon héros.

De son côté, le personnage féminin rêve d’être actrice. Elle aime aussi les classiques d’Hollywood, comme  Autant en emporte le vent ou Un tramway nommé désir. Le sud des Etats-Unis la fascine à cause des films qu’elle en a vus. Films d’ailleurs adaptés de grands classiques de littérature américaine.

 

Quel point de vue portez-vous sur l’image de l’Amérique que donne le cinéma ? Quelle image de l’Amérique, avez-vous voulu proposer à vos lecteurs ?

En visitant les USA pour la première fois,  quelque chose m’a frappée : j’avais l’impression de me déplacer dans un décor de film. C’est une sensation qu’on n’a pas dans d’autres pays. En Amérique on se demande toujours : «bon, ça, est-ce que c’est vrai ou imaginaire ?»

Mais lorsque j’y suis retournée, plusieurs fois, j’ai fini par m’apercevoir que l’Amérique est surtout un décor de  théâtre. Et derrière, le réel suinte et fait perdre de  sa splendeur à  l’artifice.

Je pense que le cinéma est donc responsable de l’image un peu factice, que l’on a de l’Amérique. Au romancier, peut –être, d’ajouter la touche de réel. Je ne souhaitais pas faire un livre qui ressemble à un film édulcoré sur l’Amérique, mais un livre qui en donne toute la palette de couleurs et que les mots en soient imprégnés comme peut l’être une pellicule de film ! J’espère y être parvenue un tout petit peu…

 

Pour élargir le débat, quel regard portez-vous sur la question de l’adaptation d’une œuvre littéraire au cinéma ?

Certaines adaptations cinéma sont extraordinaires et apportent un éclairage si original au livre ayant servi d’inspiration, qu’on peut facilement considérer séparément chacune des œuvres comme uniques : je suis admirative des adaptations cinématographiques de Stanley Kubrick. Elles donnent une dimension inattendue aux romans : Orange mécanique, Lolita ou Shining sont en ce sens, je trouve, des adaptations réussies car surprenantes.

Parfois je préfère le roman qui restreint moins l’imaginaire du lecteur, mais cela ne m’empêche pas d’apprécier le film. Le film Stand by me de Rob Reiner est aussi une belle adaptation, très subtile, de Stephen King.  Il y a des contre-exemples et des adaptations ratées sans doute, mais je préfère voir cinéma et littérature comme complémentaires plutôt qu’adversaires.

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Categories: Ciné-lectures, Entretiens

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